Facebook, ma vie point log

polaroid memory (CC Tetsumo @ Flickr.com)Facebook est récemment devenu le 4eme site mondial, avec 340 millions de visiteurs uniques, selon Comscore (cf. le beau graphique de TechCrunch). A comparer aux chiffres communiqués par Facebook lui-même, faisant état de 250 millions d’utilisateurs actifs. Des très jolis chiffres donc, du moins concernant le web du monde occidental.

Derrière ces métriques – qui font saliver les marketeux comportementaux, à la mode en ce moment - se cache un des plus intéressants paradoxes du monde du web 2.0, et partant, de « l’économie numérique ».

C’est en effet le gens – la personne derrière le compte facebook, vous, moi – qui crée la valeur. Non par son travail, mais par l’utilisation de l’outil. Et si l’on ne peut parler de travail – et donc de production de valeur – sur Facebook, certains cabinets d’études ne se privent pas d’estimer leur coût induit dans l’économie réelle (les réseaux sociaux couteraient 1,5 milliards d’euros à l’économie britannique, tandis que le seul facebook ferait perdre 1,5% de productivité aux entreprises américaines. Cela représente beaucoup d’argent, pour du non-travail…

La valeur de l’entreprise Facebook – non cotée – était en juillet estimée à 6,5 milliards de dollars, après l’injection de capital de la société russe Digital Sky Technology. En oubliant opportunément le portefeuille de brevets de la société, ses immobilisations en matériel, ses coûts de développement et de production, réduits à la marge, la valeur de l’entreprise équivaut à sa base de données. Soit 26 dollars le gens. Pour se donner une autre idée de la valeur d’un gens, Friendster, autre SNS connu, était en vente en juillet à quelques 137 millions de $ pour 105 millions de membres. Soit 1,8$ le gens.

Cette idée de valeur de gens – une cible – n’est pas nouvelle. Les tarifs publicitaires media sont fonction de la cible, et le support n’a pas le même prix. Le papier, la télé valent cher, la radio moins. Quant au web, nous n’en sommes qu’au début. Le CPM y est très bas, les inventaires sont gigantesques, mais, comme le dit Maurice, sur le digital, nous n’avons encore rien vu. Ledit Maurice vient d’acquérir Razorfish auprès de Microsoft, ouvrant sur des relations privilégiées avec le géant de Redmont… Mais je m’égare…

Facebook, c’est aussi beaucoup plus qu’un outil permettant d’adresser le plus précis des messages à la plus précise des cibles, reléguant le spot d’un anti-cholesterol casé entre deux épisodes de Derrick sur France 3 à la réclame de Marcel. Facebook c’est surtout la mémoire externalisée de ses membres, enregistrée en temps réel. Un log permanent de connections, de relations, d’événements, de publication de photos. De correspondances. De posts de liens. Et surtout leur datation. Le log inconscient de mes faits et gestes assumés. Une biographie numérique, écrite par l’intéressé. Ses Mémoires, en somme.

Facebook a 5 ans. Lancé comme le trombinoscope numérique des étudiants américains, il est devenu les pages blanches du web (occidental). Il mixe les base de données existantes centrées autour de la personnalité (qui je suis) et a développé celles de l’action (ce que je fais).  Facebook a grandi avec ses utilisateurs, et les pratiques qui s’y développent sont parfois surprenantes : ainsi des pages « In Memoriam » d’étudiants assassinés de Virginia Tech tiennent-elle lieu de pierre tombale virtuelle où les amis du défunt viennent témoigner de leur affliction. Facebook a d’ailleurs pris acte de ces usages puisqu’il permet dès maintenant de « mémorialiser » un mort. Devoir de mémoire versus Droit à l’oubli, le match risque d’être intéressant.

Raisonnons à 5 ans, le temps qu’il a fallu pour que la première bulle explose, autrement dit pour que les entreprises qui ont massivement investi un nouveau canal commercial réalisent que le ROI était très très très aléatoire. Mais où l’investissement massif de cette première bulle, notamment dans les infrastructures, a suscité l’effet boule de neige qu’on connait en terme d’équipement ou de concurrence.

Dans cinq ans, mes métriques auront explosé : la taille de mon carnet d’adresses (mes amis). La taille de mes albums de vacances. De mes vidéos. Mes échanges personnels avec mes proches. Et toutes les données connexes de pointeurs telles qu’email, numéros de téléphones, adresses géographiques..

Dans 5 ans, tout cela ne sera plus rangé dans une vieille malle en bois trainant au grenier, souvenirs d’une mémoire engourdie. Tout cela sera rangé à l’extérieur de ma propriété, sur des disques magnétiques, optiques, des bandes, des ram, des trucs et des machins auxquels je n’aurai aucun accès physique. Qu’on ne se méprenne pas : les données m’appartiennent (au terme des CGU de Facebook), mais quid des accès?

Qui a vécu un incendie et a tout perdu peut s’estimer anéanti par la perte des objets patiemment accumulés, lesquels ont tous eu une histoire, donc suscité un affect. Que dire de celui qui a perdu des centaines de mégaoctets de musique, de photos de vacances, de films, de documents numériques stockés sur un disque dur qui crashe . Au delà d’une propriété, c’est la madeleine de Proust qui disparaît (une mémoire émotionnelle…)

Cette fameuse extension de la mémoire, apparue avec l’invention de l’écriture, et qui a permis le développement de nos civilisations (la tête bien faite vs la tête bien pleine chère à Montaigne, et joliment expliqué par Michel Serres), cette mémoire est désormais confiée à des tiers.

Qui je suis est depuis longtemps une prérogative d’Etat (l’état civil, défini ex ante). L’appropriation de moi en tant que personne définie/recréée par moi est relativement récente. Les pseudonymes chez les artistes sont devenus les avatars chez le gens lambda. Au XXIeme siècle, issu de la génération Y, de la démocratie et du marché, je suis qui je veux être. Je me (et suis) définis ex post. Qui je suis plus ce que je fais plus qui je connais plus quoi j’aime plus quand je le fais, c’est toute la (re)définition de la personnalité. Du concept d’amitié (« friendship is not a commodity » :D ). De celui de médiateur. De devoir se recomposer en « stratège de sa propre existence » (voir le programme « Identités actives » de la Fing). Schizophrénique…

Une partie de l’économie numérique, celle qui régit le web 2.0, c’est le travail du consommateur, travail réalisé à titre gracieux, sur des machines fournies par lesdits consommateurs, avec le temps de ceux-ci. Pourquoi pas.

Mais ma mémoire externe, mes données personnelles, celles qui font saliver les entreprises, régies pub et Etats du monde entier? Stockées, analysées, valorisées. Qui doit en détenir les droits de propriété? De diffusion? D’édition?

Les problématiques d’identité numérique sont gigantesques et ont des ramifications insoupçonnées. Qui validera l’identité numérique d’un citoyen connecté? Toujours l’Etat? OpenID? Twitter? Facebook? Et, partant, lorsque je voudrai fouiller dans ma mémoire facebook, dans 5 ans, devrais-je payer pour y avoir accès?

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Commentaires

  1. laurent dupin dit:

    En effet, nous sommes à la croisée, à la synthèse, à la cristallisation de plusieurs « phénomènes de vie numérique » : la dématérialisation (apparente), la virtualisation (idem), la mise à distance des outils logiciels et des données qu’ils traitent.

    Le « crash test » de la perte d’identité numérique, j’ai donné! Ca m’est arrivé sur Twitter, une semaine durant. Je l’ai raconté sur l’Atelier des Médias : http://atelier.rfi.fr/profiles/blogs/le-jour-ou-twitter-ma-suspendu-1

    Le fait est que pour le citoyen numérique, les choses ont bougé très vite. Plus vite que le temps de digestion nécessaire. Les outils, les services… se multiplient au-delà de nos besoins de base, en créent de nouveaux, ainsi que des frustrations. Il serait donc vital de replacer le débat sur le curseur de la nécessaire pédagogie, de l’apprentissage concret et permanent de cette vie numérique point log. On en est loin encore, tant dans le parcours scolaire que le monde du travail.


  2. David dit:

    … »Et, partant, lorsque je voudrai fouiller dans ma mémoire facebook, dans 5 ans, devrais-je payer pour y avoir accès? » …
    …C’est drôle, ça me rappelle l’histoire d’un outil qui s’appelait Viaduc.


  3. Foante Vivald dit:

    just super picture! A+


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