L’utopie du web 2.0 risque t-elle de mourir?

Tim O'Reilly, lors d'une conférence (photo de TechShowNetwork, sur flickr.com)

Tim O'Reilly, lors d'une conférence (photo de TechShowNetwork, sur flickr.com)

La philosophie ouverte du web 2.0 serait-elle en train de vivre ses derniers jours? Serait-ce le risque du Back to the future? Beaucoup le sentent et le prophétisent, dans les cercles et causeries du 2.0, de par le monde. Mais c’est Tim O’Reilly, un des grands observateurs du web qui l’annonce publiquement, rapporte Informationweek.com. Selon lui, nous serions en effet en train de vivre la fin de l’esprit du web 2.0 et surtout les prémisses d’une « guerre du web« , carrément. Il l’a formalisé lors de la Web 2.0 Expo tenue à New York City au Centre des congrès Jacob Javits, la semaine dernière, qualifiant même ce qui vient vers nous de « moment horrible« .

Il vise spécifiquement les « efforts déployés » par les Google, Microsoft, Apple… et autres éditeurs informatiques et éditeurs tout court (Murdoch par exemple), pour créer des communautés fermées autour de leur produits et services, et ne plus échanger entre eux. En gros la tentation de la « plateforme privative » comme il la pointe, au détriment d’une plateforme internet générale et générique, c’est à dire au détriment de l’interopérabilité.

Alors, est-ce bien la fin annoncée de l’utopie du web 2.0 sous son angle business? A savoir ce savant mélange de travail en réseau, partage d’idées, souplesse technologique? Les « vendeurs » (méchants) auront-ils la peau des « généreux » (gentils)? La vision peut être perçue comme manichéenne, et oublie volontairement plusieurs points de « détails ». Déjà que ces empires cités précédemment, ces paquebots ne sont pas encore adaptés à un business 2.0 souple et réactif. Leur vision « plateformesque » n’est peut être qu’une étape, à adapter aux attentes des utilisateurs. Et pas une « guerre » contre quelque chose qu’ils ne pourront de toute façon empêcher.

Mais il est certain que « communautés », au pays du business, cela veut de plus en plus dire « marketplace » (une « vieille » notion née avec la première Nouvelle Economie, pour rappel) et « appstores » (la nouvelle cash machine) notamment dans le domaine de la mobilité. Et qu’à ce niveau, un commercial fonctionne par exemple avec la notion de la « rétention de clients », et l’horizon du chiffre au-delà du service. C’est une ré-interprétation réductrice certes, mais aussi un « back to basics » nécessaire en période de crise.

Pourtant O’Reilly insiste et signe : «Ce n’est pas la façon dont fonctionne le web» tranche t-il, plaidant pour la logique éclatée d’une multitude de services et solutions délivrant la plateforme absolue qu’est le web 2.0, qu’il a d’ailleurs aidé à conceptualiser : pour lui internet est un « OS » en puissance. C’est vrai, conceptuellement.

Mais la question de fond serait plutôt : comment faire fructifier dans ce concept génial des projets d’entreprises au sens concret du terme? et autrement qu’avec des armées de consultants, experts et gourous vivant de leurs interventions ou projets délimités? Pour un O’Reilly qui vit très bien sa situation, a créé son business, connait tous ces outils et peut se projeter dans l’avenir… combien d’anonymes sur la touche, de projets avortés faute de « branding » et d’aura? Combien de gens perdus face à cette galaxie parfois incompréhensible pour le néophyte?

Business model
En terme d’outils technologiques, ce débat n’est pas nouveau non plus. Et ça va au-delà de « l’époque PC » que désigne O’Reilly. L’informatique professionnelle le connait déjà depuis un moment, dans la lutte puissante qui s’est jouée entre les géants que sont IBM, Oracle, SAP, Microsoft… pour proposer des univers de gestion informatisée fermés, avec licence permanente ou presque. On en reste sur cette position en 2009, même si les notions d’informatique distante (par exemple avec l’américain Salesforce.com dans la gestion de la relation client) et surtout d’open source (les logiciels libres) ont bousculé la donne.

On a abouti en fait à un rééquilibrage dans les négociations et le pricing, mais, à ce jour, impossible d’équiper une entreprise avec un système informatique totalement et uniquement libre, cloud, 2.0, etc. et maintenu par une communauté de développeurs/experts/SAV de type 2.0… Est-ce à regretter, à dénoncer, à révolutionner? Sans doute. Mais il faut aussi laisser « le temps au temps », et permettre aux entreprises de France et de Navarre (par exemple) de digérer ces mutations des grands concepts informatiques. Désolé d’être basique, mais pour une TPE/PME, actuellement, ces débats lui passent largement au-dessus de la tête.

O’Reilly lui, très ancré sur le terrain du web 2.0, met en avant le rôle des développeurs informatiques dans ce combat, pour gagner « la guerre du web » et se mobiliser sur les approches ouvertes. Je dirai ok, pas seulement. Dans l’idéal il faudrait surtout que tous les métiers, toutes les spécialités puissent mieux se parler et se comprendre, ne pas être des univers intellectuels fermés, bref rendre déjà les cerveaux interopérables! La formation y contribue, mais pas seulement. C’est un état d’esprit qui est à changer, pour décloisonner les « technologies ».

Il terminait enfin son intervention new-yorkaise sur cette citation choc : «Faites ce que vous faites le mieux; mettez un lien vers le reste». Beau principe, quand même très lié à des projets internet. Question : reste à définir, valider et verrouiller un nouveau modèle économique fonctionnant ainsi et de façon générale? Où les ressources matérielles, financières, humaines puissent elles aussi être « linkables » et gérables en un clic ou via une plateforme web. Pour devenir résolument « bankables« .

Pour prolonger :

  • lire la note « The War for The Web« , sur le O’Reilly Radar (son analyse détaillée)
  • lire la note « The death of Web 2.0″, sur Techrunch.com (sur un plan purement lexical)

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Commentaires

  1. Duc.B dit:

    C’est sympa votre article, encore une exception qui confirme la règle, tout simplement, que le Web 2.0 est une plateforme d’échange, fermé ou ouvert ! tout a un prix, (ressources, personnel….).

    Pour info : on peut aussi être sur Viadeo, et ne pas se connecter sur FB. ;-) et on peut discuter de Viadeo via un forum de FB.

    @+


  2. Duc.B dit:

    @Complément : faut lire Georges Soros ! Son livre est publié en 2000. Open Society: Reforming Global Capitalism (2000)

    FYI : IT ou Web 2.0 telle que l’on connait aujourd’hui c’est fortement du à R&D, et des millards investis dans R&D par la Haute Finance. La crise a donc « ouvert » le Web 2.0 au grand public. (c’est vrai c’est très discutable « @ vous lire » bien sur !


  3. laurent dupin dit:

    Merci de vos réactions Duc.B. Il y a de cela, en effet, ce rapport entre sur-investissement financiers (et même depuis la première bulle web du début des années 2000), et démocratisation rapide du web 2.0. Quoique l’on parle aussi d’usages là, donc de choses qui se jouent entre un individu et son clavier, fusse t-il emmené par des réseaux où il crépite.

    J’ai cliqué aussi sur votre nom et ai abouti sur le site Wondershop.net : vous en êtes le responsable? c’était donc une forme de clin d’oeil? (cf : le web est du business avant tout)


  4. zooma dit:

    tout d’abord, merci pour cette analyse très intéressante tant sur le fond que sur la forme car oui… le web 2.0 à bien du plomb dans l’aile si on l’aborde que sur un plan « technique ». Mais comme vous le rappelez dans l’article, c’est aussi et avant tout une « philosophie qui doit « rendre déjà les cerveaux interopérables » et c’est en ce sens que je suis plus optimiste que vous.
    Le fait que les « web-acteurs » commencent de plus en plus à utiliser des espaces privés en ligne ne signifie pas « fermé », il s’agit plutôt à mon sens de deux souhaits forts : le 1er rester maitre de ses données (et pas forcément propriétaire) et la seconde, pour bien collaborer il faut de la confiance et des échanges de « qualité »… peut on parler de qualité dans le marasme d’info de la génération Google ?!
    Voilà donc mon ressenti personnel, il y a certes une tendance des « géants » de casser l’esprit mais je pense que ces nouvelles tendances ne sont pas si négative si bien sur la donnée reste libre et ouverte, ce qui n’est pas incompatible sur le terrain.
    Et enfin sur l’appellation même de « Web 2.0″, les même qui nous l’ont mis à toutes les sauces depuis 5 ans nous disent que c’est devenu ringard et qu’il ne faut plus utiliser ce terme… la dessus je ne peux être d’accord car c’est seulement aujourd’hui que l’esprit « 2.0″ commence à être compris par nos concitoyens, élus, associations… alors même si les « experts » ont toujours une longueur d’avance, qu’ils n’oublient pas en chemin les bénéficiaires finaux !


  5. Laurent Dupin dit:

    D’accord Zooma, c’est avant tout un problème de qualité vs. la quantité. Ma conviction est tout simplement que nos journées (limitées en heures) et nos cerveaux (limités en neurones) ne peuvent tout simplement pas (actuellement) absorber ces flux. L’indigestion créera alors une épure, qui créera à son tour les conditions d’une meilleure « consommation intellectuelle ».

    Sur le terme web 2.0 : d’accord aussi. Mais c’est le lot de la plupart des concepts business et tendances technos. Condamnés au sur-marketing pour s’imposer, attirants parce que rares (vieille loi économique) puis soudain passée de mode parce que généralisé, « et qu’il faut vite passer à autre chose ».

    Je repense à ce sujet à cette tentative avortée d’imposer le concept du « web 3.0″ comme une suite. Ca n’a pas pris parce que c’était creux et purement mécanique.

    Merci de votre riche rebond et à bientôt ;-)


  6. laurent ATTALI dit:

    L’investissement financier nécessaire au Web 2.0 est à mon sens la base de la problématique que vous décrivez.

    En teme comptable on peut se poser la question de savoir quelle est la durée d’amortissement d’une ligne de code. La réponse varie entre 3 et 15 mois. Elle ne dépasse jamais les 24 mois.

    Dans une entreprise qui développe des applications web 2.0 on va alors opposer R&D et logiciels libres. Faut-il développer ou attendre ?

    Le reste de la valeur du web 2.0 est basé sur des élements structurels comme la capcité de stockage, la bande pssante ou la capacité de calcule. Or ces élements perdent tout aussi rapidement de leur valeur.

    Le dernier élement créateur de valeur reste donc le marketing. Il est probable que des plateformes web 2.0 continuront de gagner beaucoup d’argent en investissant massivement en marketing. Les utilisateurs accepteront toujours de payer pour être rassurer par une entreprise et non par ses techno.


  7. laurent dupin dit:

    Un monde drivé que par le marketing? Brrrrrrrr. Vous nous proposez quelque chose de bien peu enthousiasmant, Laurent. Au-delà du marketing pur, il y a quand même l’aspect serviciel qui compte aussi.


  8. Pingback: Le web est mort… Vive le web ! | Viadeo Blog

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